Retour sur | Journée pierre sèche & lauze dans le Gard et l'Hérault
La journée de visites dédiée à la pierre sèche et à la lauze organisée par Envirobat Occitanie dans le cadre de l’animation régionale inter-filières matériaux biosourcés et géosourcés a rassemblé une trentaine de professionnels.
Retour sur les éléments forts de ce 5 décembre 2025.
ABPS et ALC, deux associations dynamiques dans la restructuration de filières locales
La journée a démarré autour d'un café par une présentation des filières de la pierre sèche et de la lauze. Sigrid RIFFARD, chargée de développement de la filière pierre sèche à l'association des Artisans Bâtisseurs en Pierres Sèches (ABPS), a rappelé la date de création de l'association : 2002, ainsi que ses principales missions : la représentation du réseau, la formation professionnelle, et l'accompagnement des maîtrises d'ouvrage, principalement publiques.
L'association est un réseau de professionnels : elle compte environ 80 membres qui sont tous des professionnels qualifiés. Elle est également un organisme de formation qui dispense 3 formations certifiantes (les certificats de qualification (CQP) N1 : "Intervenir sur un chantier en pierre sèche", N2 : "Ouvrier professionnel en pierre sèche" et N3 : "Compagnon professionnel en pierre sèche") et de nombreuses formations qualifiantes, dans son centre à Ventalon en Cévennes ou en itinérance dans les territoires demandeurs.
Rappelons que les murs en pierre sèche disposent de Règles professionnelles acceptées par la Commission Prévention Produit de l'AQC depuis 2016, faisant de ce mode constructif une "technique courante" entièrement reconnue par les assureurs.
Nicolas DIET, chargé de mission à l'association nationale des Artisans Lauziers Couvreurs (ALC) a pris la suite pour évoquer la restructuration de la filière des couvertures en lauzes naturelles, en cours depuis au moins 2013, date de création de l'association par des artisans de Lozère et d'Aveyron. L'ALC comptabilise aujourd'hui une quarantaine de membres répartis dans 12 départements. Comme sa grande sœur ABPS, l'ALC travaille à la transmission des savoir-faire via la formation professionnelle, à la reconnaissance normative et assurantielle des techniques constructives, à l'attractivité des métiers et à la préservation des gisements.
Les couvertures en lauzes sont présentes dans environ 50 départements et sont un marqueur fort des spécificités géologiques territoriales. Les lauzes sont des pierres plates et fines (de faible épaisseur comparée à leur surface), fendues à la main suivant les lignes naturelles de fracture, qui peuvent être de calcaire, de schiste mais aussi de gneiss ou de phonolithe (roche d'origine volcanique).
L'ALC dispense des formations certifiantes (CQP "Couvreur lauzier Calcaire" et CQP "Couvreur lauzier Schiste") et des formations courtes qualifiantes, dans son centre à Mende ou en itinérance. Côté normalisation, la filière ne dispose pas encore de règles processionnelles mais y travaille avec l'objectif d'un dépôt en fin d'année 2027, qui encadrera 7 types de pose.
La question de l'accès à la ressource locale est cruciale, pour pérenniser le patrimoine bâti sans lui faire perdre son identité. L'association travaille donc également, avec différents partenaires, à préserver les carrières artisanales existantes.
Les carrières de Montdardier, un savoir-faire artisanal qui optimise la ressource
C'est ensuite Sébastien BOURRIER, directeur du site des carrières de Montdardier, situé sur la commune de même nom du département du Gard, qui a pris la parole pour présenter l'histoire de l'entreprise et le métier de carrier, avant d'accompagner le groupe dans une des carrières à ciel ouvert et dans l'atelier de transformation.
La Pierre de Montdardier est un calcaire connu depuis toujours comme pierre à bâtir, pour les dallages et les couvertures notamment. Aux XVIIIe et XIXe siècles, elle était très utilisée pour la lithographie car elle a un grain très fin et ne présente aucun défaut quand on la ponce, lui donnant un effet miroir. La pierre présente une couche naturelle colorée, allant du gris clair ou foncé au jaune clair, en passant par le bleu foncé. Elle est naturellement anti-dérapante, ce qui en fait un matériau de choix pour les pavages et dallages.
L'entreprise LCM est un regroupement de 3 carrières qui a eu lieu dans les années 2000, suite au départ à la retraite des artisans qui les exploitaient (à l'époque, sans mécanisation ni atelier !) La société compte aujourd'hui 9 salariés et le travail reste en grande partie manuel, car il faut s'adapter au gisement.
La ressource est un gisement à strates, autrement dit une superposition de couches de pierres irrégulières, qui sont extraites de façon uniquement mécanique (aucun explosif n'est utilisé). En fonction de l'épaisseur (entre 2 et 20 cm environ) et du format, les pierres serviront à différents usages (les plus fines pour les lauzes et les revêtements minces, les plus grosses pour les éléments de voirie et comme pierres à bâtir) : le carrier ne peut pas le savoir à l'avance et le découvre au fur et à mesure du travail d'extraction. Celui-ci doit donc être suffisamment habile pour ne pas éclater la pierre à l'extraction et astucieux dans le tri des pierres en fonction de leur qualité et du futur usage possible. Aussi, le savoir-faire ne réside pas tant dans la technicité de taille que dans la façon d’utiliser au mieux la pierre sans la dénaturer. Et s'il existe bien des formations en taille de pierre, il n'en existe pas spécifiquement à ce métier : l'apprentissage se fait sur le tas.
Tout le gisement est exploité, de façon optimisée pour créer le moins de déchet possible, sauf la terre qui en représente environ 15%. Cette terre est mise de côté pour remettre le site à l'état naturel après exploitation.
Les carrières de Montdardier ont une autorisation d'exploiter jusqu'en 2047. Alors qu'elles sont autorisées à extraire 160 000 tonnes de matériaux par an, elles n'en sortent aujourd'hui qu'entre 30 000 et 40 000 tonnes. La carrière s'adapte en effet au matériau et à la demande du client, en faisant du sur-mesure.
Une grande partie du travail de l'entreprise est en voirie pour la commande publique : parmi ses dernières réalisations, figure le nouveau pavage de la place des Martyrs de la Résistance à Montpellier.
L'entreprise est aussi un centre d'accueil de déchets inertes du bâtiment et produit des granulats recyclés.
La pierre sèche, une technique de restauration et de construction frugale qui structure le paysage et valorise la beauté d'un site
La journée s'est poursuivie par la visite d'un site privé remarquable sur la commune de Gorniès dans l'Hérault, commentée par l'artisan bâtisseur en pierre sèche Sylvain OLIVIER (ARTMUR). Il s'agit de la restauration sur une dizaine d'année d'une oliveraie avec 12 niveaux successifs de terrasses et de la création de nombreux ouvrages techniques et artistiques en pierre sèche.
Le premier ouvrage observé a été la reconstruction avec la pierre de Montdardier d'un mur de soutènement routier. Ce mur est un mur poids, beaucoup plus large à sa base (~1,20 m) qu'à son sommet (~50 cm), et avec du fruit : le mur est incliné vers le talus à retenir. Les pierres sont posées perpendiculairement au fruit, de façon à s'opposer à la force du talus. Chaque pierre est taillée, ajustée puis calée dès la pose. En effet les pierres ne doivent pas bouger quand une nouvelle est posée. Les bâtisseurs passent donc du temps à tailler les pierres, et privilégient les contacts pierre sur pierre plutôt que d'avoir trop de petites cales qui pourraient bouger ou se casser. Sur ce mur, les artisans étaient 3 à travailler et réalisaient environ 1 m2 / jour chacun (ce qui représente 1 m3 pour ce genre de mur).
Une des grandes forces du mur en pierre sèche est son aspect drainant : grâce aux nombreux vides (absence de mortier), l'eau peut s'écouler tout le temps sur toute sa surface ; il stocke l'eau en période de sécheresse, et la restitue en décalé dans le temps, un peu comme une éponge. C'est aussi un mur "articulé", qui peut encaisser des déformations, comme par exemple les vibrations dues au trafic routier.
Puis ce fut le tour du belvédère, formé d'un mur de clôture (derrière, c'est le vide !) avec un banc volant (non soutenu) et d'une calade ornementale. Cet ouvrage, le plus récent, a été créé de toute part en lieu et place d'un énorme tas de pierres accumulé au fur et à mesure des chantiers passés. Il met en valeur la beauté du site avec d'un côté, la vue sur le dénivelé et les falaises et de l'autre, la vue sur les différents niveaux de terrasses.
La calade est un revêtement de sol constitué de pierres plantées sur champ, à la différence d'un pavage où les pierres sont posées de façon horizontale et donc moins en profondeur. Elles sont ici plantées sur 30 cm de profondeur et simplement jointoyées au sable. Serrées les unes contre les autres, elles sont en précontrainte et tiennent par effet de voûte : impossible de les sortir, elles ne s'abîmeront pas même si l'ensemble reste drainant et peut bouger. De plus ce sol est antidérapant au vu des caractéristiques de la pierre, ce qui en fait un matériau de choix pour, par exemple, les chemins de villages en pente.
La visite a continué par de nombreuses explications sur la réfection d'un pont qui était en train de s'effondrer, la reconstruction de ses murs de soutènement ainsi que d'une calade de fond de ruisseau. Le ruisseau, sec en temps normal, se gorge d'eau lorsque les pluies sont abondantes : la calade sert à canaliser l'eau et protéger de l'affouillement.
Ces ouvrages ont permis de voir les différents types d'appareillage utilisés : opus assisé, lorsque les pierres sont disposées en strates horizontales régulières ; opus incertum, lorsqu'elles sont rangées de façon plus irrégulières de part leurs caractéristiques ; opus clavé, lorsqu'elles sont dressées sur champ et serrées les unes contre les autres à la verticale. Ce dernier appareillage est une technique robuste connue depuis longtemps pour stabiliser les sols, les fondations et tous les passages techniques soumis à des forces de ruissellement.
D'autres ouvrages techniques ont été décrits : rampes, escaliers, escaliers volants, avec des précisions notamment sur les types de pierres utilisées et les contraintes d'accès. Montdardier, Pompignan et Sauclières sont les trois carrières de provenance des nouvelles pierres. Ces nouvelles pierres servent surtout pour les fondations, les couronnements, les parements, c'est à dire tous les endroits fortement sollicités par les conditions climatiques. Pour le reste, ce sont les pierres d'origine qui sont réutilisées et mises dans les zones plus protégées. Il n'est pas rare de réemployer l'intégralité des pierres d'origine sur un chantier pierre sèche, quand la ressource existante est suffisante ou la zone inaccessible. Sinon les ratio sont souvent de l'ordre de 30% à 40% de pierres neuves.
La question de l'approvisionnement est un paramètre important du coût d'un chantier car il faut compter la livraison, le déchargement mais aussi l'approvisionnement à pied d'œuvre, qui peut vite relever du défi. En incluant l'achat de la pierre, cela représente généralement 30% du prix global. C'est pourquoi les entreprises, qui sont généralement de très petites voire des micro entreprises, se regroupent et mutualisent les ressources, les engins et les zones de stockage.
La technique pierre sèche requiert d'importantes quantités de pierres comparée à la maçonnerie traditionnelle, mais elle est frugale par l'absence de recours au ciment, au sable et à l'eau et par sa pérennité et ré-employabilité.
Remarquable à plus d'un titre, ce chantier de restauration l'est aussi par le nombre et la variété des créations artistiques qui ponctuent le paysage : sphère d'angle qui semble en lévitation, bulles incrustées dans un mur, cercle clavé, spirale saillante qui rentre et sort d'un mur courbe à la façon d'un symbole infini, jusqu'au Moongate, anneau de pierre de 2 m de diamètre intérieur qui marque la séparation entre la zone en terrasses de l'oliveraie et une zone boisée, au niveau d'un rétrécissement naturel de l'ancien chemin communal qui menait au hameau.
Cette journée s'est donc terminée par une belle démonstration des potentialités de la pierre sèche et du savoir-faire de nos artisans bâtisseurs locaux.
Envirobat Occitanie remercie l'ensemble des intervenants qui ont rendu possible l'organisation de cette journée, et tout particulièrement Sébastien BOURRIER, Romain GALY, Coralie DURAND et Joël SERRA pour leur accueil chaleureux aux carrières de Montdardier et leurs explications précieuses sur l'exploitation et la transformation des pierres ; Sigrid RIFFARD et Nicolas DIET pour la présentation des actions de restructuration des filières pierre sèche et lauze ; et enfin Sylvain OLIVIER, l'artisan passionné et passionnant qui nous a commenté avec enthousiasme et précision les nombreux ouvrages en pierre sèche d'un chantier absolument unique. Merci également à l'ensemble des participants d'être venus en nombre et d'avoir manifesté un vif intérêt.
Cette journée a été organisée avec le soutien financier de :